ADN

de Judith Cahen (2005, 77min)

 

 

ADN est un film qui prend la mesure d’une rencontre, la rencontre avec les autoportraits de David Nebreda. Le film met en scène l’impact de cette rencontre sur le cinéma de Judith Cahen, sa démarche à elle d’auto-représentation.

ADN is a film depicting an encounter with David Nebreda’s self-portraits. The movie bears witness to the impact of this meeting upon Judith Cahen’s work, upon her own approach to self-representation.


Le titre
Le titre ADN renvoie à la fois à la molécule contenant l’information génétique héréditaire car, explique Judith Cahen, « ce film participe d’une quête d’identité, mais il s’agit aussi d’un « nom de code pour About David Nebrada » (du nom du photographe).

Qui est David Nebreda ?
« David Nebreda est un photographe espagnol né à Madrid en 1952. Cet artiste contemporain, qui a vécu pendant plusieurs années coupé du monde extérieur, est connu pour avoir réalisé de nombreux autoportraits dans lesquels son corps apparaît mutilé, lacéré, ou couvert d’excréments. Le livre qui rassemble ces clichés, publié en 2000 aux éditions Leo Scheer, est à l’origine du projet ADN. »

Le choc des photos
« La cinéaste a reçu le livre de photographies en mai 2000, après avoir été avertie de la violence des photos. Elle se souvient : « Ma question était : vais-je être capable de soutenir le regard, de supporter ? À ma grande surprise, alors que je m’étais imaginé des images particulièrement « gore », la violence n’était pas là où je pensais. Et les photos étaient d’une grande beauté, quasi-maniériste. Mais en voyant le voyage physique, spectaculaire que cet homme avait fait subir à son corps, la question qui s’imposait à moi était : qui est-t-il ? Qui a fait « ça » ? Qui est l’homme qui a fait un tel « travail » ? Quelques mois plus tard, j’ai eu la sensation que ces photos exerçaient sur moi une violence diffuse, que je subissais comme un contre-coup tardif à leur découverte… Elles me hantaient… J’observais rétrospectivement la force de leur impact, comme un coup de couteau dans mon cerveau… Je pris alors conscience que pour exorciser ce choc je devais en faire un film. ADN a donc commencé par une volonté d’exorcisme et de clarification. » »

Regards et dialogues
« Judith Cahen présente le dispostif sur lequel repose son film : « Je me suis dit : »Je vais répondre en cinéma à ces photographies, et à la violence ressentie ». Alors que David Nebreda avait réalisé ses autoportraits en solitaire et en silence, j’ai postulé, au contraire, que l’autoportrait d’une cinéaste devait se faire dans le dialogue avec le regard de l’autre, des autres, aux croisements du fourmillement des différents points de vue qui me constituaient. J’avais envie de placer mes interlocuteurs dans une situation similaire à celle que j’avais vécue pour qu’ils soient tour à tour guide et miroir de cette quête. J’ai donc créé un dispositif de cinéma qui a consisté dans un premier temps à apporter le livre à des personnes proches avec qui j’étais en dialogue à ce moment-là, et à filmer les premiers regards, à vif. Ensuite, je leur ai confié le livre pendant un certain temps, une ou deux semaines, et je suis revenue les filmer pour voir comment les images les avaient travaillés, quelle place ils avaient donnée à ce livre en mon absence. Et puis, parallèlement à ces rencontres, je construisais un dialogue silencieux avec les photographies, en essayant de les approcher de l’intérieur, par la fabrication. » »

Judith, David, Anne et les autres
« Judith Cahen revient sur sa démarche, et notamment sur la comparaison de son oeuvre avec celle du photographe : « David Nebreda est comme le grand autre, le tout autre et à la fois c’est un double et un modèle d’identification (…) puisque le but était d’arriver au noyau dur de mon propre cinéma, j’ai eu l’idée de mettre en pièce mes films pour voir ce qui résistait à cette pulvérisation et qui pouvait répondre à son autoportrait. À son  » double photographique « , j’ai confronté mon double de cinéma, composé de ce personnage d’Anne Buridan (apparu dans mes films il y a plus de dix ans) et de Judith l’enquêteuse que j’ai traquée dans le dispositif ADN et qui s’est avéré parfois plus proche de la fiction qu’Anne Buridan ! » Anne Buridan, personnage créé et interprété par la cinéaste, était au centre de ses deux précédents longs métrages : La Croisade d’Anne Buridan (1995) et La Révolution sexuelle n’a pas eu lieu (1999). »

 

ADN

 

Le personnage qu’interprète Judith Cahen dans ses propres films s’appelle Anne Buridan, allusion évidente à l’animal dont l’invention est prêtée à un disciple français de Guillaume d’Ockham. Au quatorzième siècle, Jean Buridan aurait, dans ses cours, imaginé un âne affamé et assoiffé qui, placé à égale distance d’un seau d’eau et d’une botte de foin, ne sait pas choisir par où commencer, au point qu’il finit par en mourir. On suppose facilement ce qui plaît à Judith Cahen dans l’histoire : la question de la distance (ne passe-t-elle pas son travail à chercher comment se situer elle-même par rapport à sa vie, par rapport à son œuvre ?)
(Lire la suite du texte de Matthieu Lindon)